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1er Bulletin 2011
L'Ami Spirituel
Les aspirants guerriers ont besoin de quelqu'un qui les guide: un guerrier chevronné, un maître, un ami spirituel, quelqu'un qui connaisse bien le territoire et qui puisse les aider à trouver leur chemin. Il y a différents niveaux de relation maître-élève. Pour certains, il suffit de lire un livre ou d'écouter l'enseignement d'un maître particulier. D'autres peuvent vouloir être les élèves de ce maître et recevoir des conseils à l'occasion. Ce genre de relation est précieux pour beaucoup d'entre eux. Il est rare, toutefois, qu'au début de leur relation avec le maître, les élèves soient prêts à un engagement plus poussé, où ils travailleraient à fond sur ce qui les empêche de s'ouvrir. Peu de gens éprouvent suffisamment de confiance en quelqu'un d'autre pour être vus sans masque, ou raffoler de ce genre d'expérience. On fait bien de ne pas se précipiter, d'ailleurs, dans une telle relation avant d'avoir acquis la maîtrise envers soi-même et d'avoir l'assurance que le maître qu'on choisit est digne de confiance. Ce sont les préalables à un engagement plus profond envers un maître spirituel.
En 1974, quand j'ai demandé à Trungpa Rinpoché si je pouvais être son élève, je n'étais pas prête à entrer dans une relation inconditionnelle. Mais, pour la première fois de ma vie, j'avais rencontré quelqu'un qui n'était pas pris à un piège quelconque, quelqu'un dont l'esprit était toujours présent. Je me suis rendu compte que, grâce à ses conseils, je pourrais arriver à en faire autant. J'ai été attirée par lui parce que je ne pouvais pas le manipuler; il savait couper court aux lubies des uns et des autres. Je sentais cette faculté de trancher net comme une menace, mais aussi comme une source de fraîcheur. Il m'a quand même fallu des années pour acquérir assez de confiance et de maitrise envers moi-même pour m'abandonner complètement à cette relation. Il faut du temps pour s'approcher de quelqu'un de si redoutable pour le moi.
La relation avec un maître se transforme en confiance et en amour inconditionnels, ou bien elle n'évolue pas. Il faut faire confiance au processus. Dans les deux cas cette relation au maître incite à faire confiance à sa propre bonté primordiale. Elle enseigne à être constant avec soi-même. Dans la tradition du guerrier, on dit que le maître comme l'élève sont complètement éveillés et qu'il peut y avoir une rencontre des esprits de l'un et de l'autre. Le rôle du maître est d'aider l'élève à prendre conscience que son esprit éveillé et celui du maître ne font qu'un. A un moment donné, il se produit un changement d'allégeance important. Au lieu de toujours s'identifier à sa névrose, on commence à croire à son-intelligence de base et à sa bienveillance. C'est un changement significatif. Sans cette confiance fondamentale-en soi, il est impossible d'aller plus loin avec un maître.
Une fois prêt à entrer dans une relation inconditionnelle, cette situation enseigne comment être constant en toutes circonstances. S'engager envers quelqu'un à un tel niveau nous prépare à rester ouvert non seulement au maître mais aussi à la totalité de notre expérience. Le maître est un être humain de chair et d'os et non un idéal spirituel. Dans cette relation, comme dans toute autre, on va vivre des choses qu'on aime et d'autres qu'on n'aime pas. On peut se trouver plongé au beau milieu du chaos et de l'insécurité. La relation montrera si on a le cœur assez vaste pour accueillir toute la gamme de ce qu'apporte la vie et pas seulement la partie qu'on approuve. On est capable de constance envers le monde tel qu'il est, avec toute sa violence et sa tendresse, avec sa cruauté et ses moments de courage, dans la mesure où on est capable de constance envers son maître spirituel. On constate qu'on s'ouvre au monde d'une manière qu'on n'avait jamais crue possible.
La formation du bodhisattva incite à vivre sa vie passionnément, à ne considérer aucune émotion ni action indignes d'amour et de compassion et à ne considérer aucune personne ni aucune situation inacceptables. C'est pourquoi cette voie exige de la discipline et requiert des conseils. Jusqu'où est-on prêt à suivre ces conseils, voilà la question. En l'absence d'un ensemble précis et déterminé de règles, on a besoin de quelqu'un capable de montrer quand on déraille, de quelqu'un qu'on écoute.
Quoi qu'on fasse, le maître est extraordinairement adaptable et fidèle au processus de l'éveil de l'élève. Ce maître guerrier agit comme un miroir qui expose à l'élève son esprit avec une précision gênante. Plus on a confiance en soi et dans le maître, et plus on laisse ce jeu de miroir se produire. Peu à peu, on arrive à permettre à toute personne rencontrée d’être son maître. On s'aperçoit qu'on est plus· à même de comprendre ce slogan qui sert à entraîner son esprit: « Sois reconnaissant envers tous. »
Cependant, il ne faut pas croire que le maître détient toute la sagesse et qu'on n’en a aucune. Il y a beaucoup trop d'espoir et de peur dans ce scénario. Si on m'avait conseillé de ne jamais remettre en cause mes maîtres, je n'aurais pas été élève bien longtemps. On m'a toujours incitée à utiliser mon sens critique et à exprimer mes inquiétudes sans crainte. En fait, on m'a conseillé de remettre en cause l'autorité et les règles.
Il est important de comprendre que l'esprit du maître et celui de l'élève se rencontrent, non pas en faisant du maître la personne qui a tout juste ou tout faux, mais dans l'ambiguïté entre ces deux points de vue, dans la capa- cité à intégrer l'incertitude et le paradoxe. Autrement l'adulation ne peut que basculer dans la désillusion. On file quand le maître ne répond pas aux idées préconçues qu'on peut avoir. On n'aime pas ses idées politiques, ou qu'il mange de la viande, boive de l'alcool ou fume des cigarettes. On se tire (se défile) parce qu'on n'apprécie pas tel ou tel changement dans la politique de l'organisation ou parce qu'on se sent incompris et délaissé. On s'accroche pour la durée d'une lune de miel, en dotant la relation de tous les désirs d'être aimé dans l'absolu et sans ambiguïté. Puis, inévitablement, les attentes sont déçues, les problèmes émotionnels non résolus surgissent. On se sent manipulé, trahi, désillusionné. On ne veut pas éprouver ces sentiments pénibles et on s'en va.
L'essentiel c'est toujours la manière dont on travaille avec son esprit. Quand on s'enferme dans des opinions bien solides de justification ou de blâme, l'esprit devient très petit. Se fermer définitivement, sous quelque forme que ce soit, intensifie la souffrance. Nos opinions bien solides peuvent prendre la forme de: « Le maître est parfait et ne peut faire que du bien» ou: « C'est un charlatan et il ne faut jamais lui faire confiance. » Ce sont deux façons de figer son esprit. On adore parler de l'esprit vaste, ouvert, totalement clair et spacieux. Mais peut-on rester avec l'ouverture qui se présente quand son rêve s'écroule?
Même si on décide de quitter un maître, si on peut rester avec la douleur et la déception sans se justifier ni se condamner, alors ce maître nous a bien instruit. Pratiquer dans de telles conditions peut être l'exemple ultime du slogan: « Si tu peux pratiquer même distrait, tu es bien entraîné.»
En travaillant avec un ami spirituel, on apprend à aimer sans limites, à aimer et être aimé sans condition. On n'a pas l'habitude de ce genre d'amour. C'est ce qu'on désire tous mais qu'on a tous du mal à donner. Pour ma part, j'ai appris à aimer et à être aimée en observant mon maître. Quand j'ai vu à quel point il aimait les autres de façon inconditionnelle, j'ai commencé à croire qu'il pouvait aussi m'aimer. J'ai vu par moi-même ce que signifie ne jamais abandonner quelqu'un.
Dans cet ordre d'idées, il est arrivé un jour quelque chose qui m'a profondément affectée. Un des étudiants de longue date de Trungpa Rinpoché, Joe, avait des difficultés émotionnelles, et il posait des problèmes à tout le monde. Rinpoché semblait ne pas tenir compte des plaintes des autres étudiants au sujet du comportement agressif de Joe. Mais, quand Rinpoché l'a vu donner un violent coup de poing à une femme et la gifler, il a hurlé: « Dehors! Va-t'en tout de suite! Je ne veux plus te revoir! » Joe est sorti, bouleversé. Les autres étudiants se sont réunis autour de Rinpoché, pour lui dire: « Nous sommes si contents que vous vous soyez débarrassé de. Joe. TI a fait cette chose épouvantable hier et ce truc horrible ce matin ... Merci de l'avoir renvoyé. » Rinpoché s'est redressé de toute sa taille et a répondu: « Je crois que vous vous méprenez. Joe et moi sommes les meilleurs amis du monde. » Je crois que Trungpa Rinpoché se serait jeté sous un train fonçant à toute allure s'il avait pensé que cela pouvait nous aider à atteindre l'éveil.
L'engagement inconditionnel envers soi-même et les autres, c'est ça l'amour sans limites. L'amour du maître pour l'élève se manifeste sous forme de compassion. L'amour de l'élève pour le maître s'appelle dévotion. C'est cette chaleur mutuelle, ce lien du cœur qui permet la rencontre des esprits. C'est ce genre d'amour qui apprivoise les êtres indomptables et aide les aspirants bodhisattvas à aller au-delà de leur terrain familier. La relation avec l'ami spirituel nous incite à sortir intrépide et à explorer le monde phénoménal.
PEMA CHODRON
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